mardi 22 mai 2012
La poussière de notre lâcheté
Quand tu m'as avoué que tu m'avais trompé, au lieu de défoncer un mur à coups de poing, de t'agonir d'injures, de t'agripper par les cheveux, de te secouer comme une salière, de te gifler et de foutre le camp sans regarder derrière, avec mon orgueil presque intact, au lieu de ça, je me suis mis à brailler, brailler, brailler, et à te poser toutes sortes de questions imbéciles, en m'étouffant avec mes larmes et mes sanglots... Des questions auxquelles tu répondais un peu trop docilement : si je connaissais le gars, si tu l'avais sucé, si t'avais joui, pourquoi pourquoi pourquoi, enfin, comment on a pu en arriver là? Un coup de vent qui détruit un édifice qu'on a mis deux ans à bâtir, toi et moi, patiemment... Sale conne... mon amour! J'aurais préféré que tu te la fermes... que tu refuses, en tout cas, de te soumettre à cet humiliant interrogatoire... Mais quelle curiosité malsaine me poussait donc à m'enquérir des moindres détails de cette scène qui ne m'appartenait pas? Je désirais, oui, c'est ça, te mettre le nez dans ta merde, comme une chienne malpropre. Enfoncer les doigts dans la plaie et tout déchirer, pour bien sentir la douleur, pour m'assurer de sa réalité. Tu n'as pas dormi de la nuit? T'as vraiment trop bu? Tu t'es vomi les entrailles? Tu regrettais tout? Tu voulais mourir? C'est vrai, ça? Si oui, bien fait pour toi. Ça ne me réconfortait pas tellement, j'éprouvais toutefois un confus plaisir amer de savoir que tu souffrais aussi. Tu entendais une petite voix dans ta tête, ce matin-là : la conscience. Mais peut-être aussi te mentais-tu à toi-même en disant que tu méritais de perdre pour toujours ton beau grand soleil radieux. Je voulais comprendre. J'ignorais qu'il n'y avait rien à comprendre. Et pour se vautrer dans la poussière de notre lâcheté, on a baisé une dernière fois, en silence, les yeux fermés.
mardi 15 mai 2012
En mangeant du jambon
Là, j'écoute du Alice Cooper en mangeant du jambon. On pourrait pas être moins pertinent que ça. Pis sais-tu quoi? Je m'en câlisse. Comme dans le temps. Quand on cassait tout dans la ville. Pour se croire forts et libres. Pour se sentir vivre un peu. Mais j'ai jamais su vivre, au fond. Ni maintenant, ni avant. Jamais appris. À bien tenir le couteau, avec les coudes qui touchent pas à la table. Fuck ça. Les couteaux, je les plantais dans l'oeil de mon petit frère, en tournant lentement. Pis je suis fils unique. Ça te donne une petite idée de mon état mental. J'espère que tu comprends, parce que moi non. Mais c'est pas grave. Je suis un crosseur, un menteur, tu me fais pas confiance, ok? J'ai déjà dit que la mère de mes blondes essayent toutes de me caresser la poche en dessous de la table. Je l'ai dit. Je peux dire n'importe quoi pour me rendre intéressant. En fait, mes belles-mères me trouvent surtout louche. Pas ma faute, je parle trop fort quand je bois du vin. Estie que j'en ai radoté de la marde, juste pour attirer l'attention, provoquer des crises, foutre le trouble. Pas sortable, le gars. Deux ou trois fusibles sautés, pis même pas les moyens de se payer un psy. Je me suis réfugié dans ma tête le jour où j'ai constaté que ce monde est foutu.
dimanche 15 avril 2012
Vendredis soirs
Elle va dans un bar sur la Grande Allée, vêtue de pas grand-chose, pour s’assurer de son potentiel de séduction. Souriante, même si elle a envie de pleurer. Elle boit, mais ne se soûle pas. C’est surtout les regard qui l'enivrent. Dans les yeux des hommes elle cherche une confirmation de sa beauté; dans ceux des femmes, un éclair de jalousie, une preuve de sa supériorité. Elle se tortille sur la piste de danse, se déhanche, se disloque. La musique est si forte qu’il est impossible de se parler, de se comprendre. Le langage est superflu, les corps parlent. Plusieurs hommes tournent autour d’elle : pendant quelques heures, elle se sent le pivot du monde. Demain, la tristesse, peut-être, encore, la peur de mourir seule. Mais pour l’instant, mieux vaut ne pas y penser et se laisser griser par le vertige des vendredis soirs.
mardi 10 avril 2012
L'ami qui a mal tourné
C'est sûr que ça me dérangeait un peu d'arriver à l'appart après ma journée de travail et de voir mon coloc dans le salon en train d'écouter un film de cul où la fille se fait électrocuter le clitoris. Et de me faire répondre : ouais mais, elle aime ça. Il y a eu des engueulades mémorables. Je me souviens de cette fille qu'il a rapportée un jour, on aurait dit qu'elle sortait tout droit d'un égoût, elle sentait le chien mouillé et portait des rastas gras. Tellement gelée qu'elle ne comprenait rien, et sans doute pas une lumière à l'état normal non plus. Enfin.
lundi 9 avril 2012
Autofriction
Mon père avait des seins et ma mère, une moustache. Il la trouvait chiante et elle le trouvait con. Ils avaient tous les deux raison, d’une certaine manière. L’auteur de mes jours se prenait pour l’inventeur du siècle. Or, il n’a jamais su inventer quoi que ce soit qui n’existe pas déjà. Zéro brevet. Quant à ma génitrice, elle était quelque chose comme une féministe fatiguée. Une femme de tête, victime de terribles migraines. Voilà pour mes parents, dont le rôle dans cette histoire se résume à un va-et-vient accidentel lors d’une soirée d’ennui.
Neuf mois plus tard, expulsé tel un boulet rouge au milieu de la nuit, j’ai ri, devinant que ce monde ne me réservait rien de bon. J’ai ri, mais d’un rire noir, comme un disjoncté, à m’en crever la rate. Réflexe de survie et mécanisme de défense. Rire, même lorsqu’il n’y a rien de drôle. Peut-être même surtout lorsqu’il n’y a rien de drôle. Attitude que j’ai conservée et qui m’a valu des déclarations d’amour et des menaces de mort.
Très tôt j'ai surpris le réel en flagrant délit d’insignifiance. De ce constat, on ne se remet pas du jour au lendemain. Dans l’espoir de cesser enfin de me poser des questions inutiles à l’homo sapiens moyen, j’ai décidé de me bousiller les structures mentales. Enfermé dans ma chambre, j’ai respiré pendant des journées entières les vapeurs de colle à modèles réduits. Mes roulades dans les escaliers et mes courses dans les murs ne m’ont pas transformé en débile profond. La télévision non plus. À l’adolescence, afin de réduire en compote ma matière grise, j’ai essayé les drogues, douces, puis dures, et ensuite, le travail et les femmes. Admirez l’ampleur des dégâts.
Pour ne plus éprouver l’oppressante impression de ne rien foutre de mon existence (personne n’aime s’avouer vaincu devant le néant), j’ai lu. Beaucoup. Le meilleur et le pire. De la philosophie, des revues de cul, Le Coran pour les nuls, de la Grande Littérature, des haïkus sataniques, le mode d’emploi de mon malaxeur… Bref, n’importe quoi. Toutes ces lectures m’ont donné un vernis de culture, des connaissances vagues et bien peu de certitudes. Comme les singes qui singent ce qu’ils voient, j’ai tenté d’écrire à mon tour. Je n’ai, hélas, aucun message à transmettre à l’humanité. J’aime beaucoup parler de moi et m’écouter parler : le moins perspicace d’entre vous l’aura constaté. Tout au plus puis-je prétendre être représentatif de l’individualisme universel, qui n’est plus à prouver : c’est déjà quelque chose! J’écris surtout parce que ça coûte moins cher qu’un psy. Résultat : je ponds des récits où il ne se passe rien, qui se terminent mal et que je déconseillerais aux suicidaires. Je gratte mes cicatrices, frotte les croûtes, ça pince et ça tire, la douleur m’inspire : j’excelle dans l’autofriction. Il m'arrive de me sentir génial, l’instant d’un moment. Mais en général, je me sens comme une plante verte noyée dans le café.
Outre ces menues particularités, je me considère, somme toute, un homme relativement normal, équilibré dans ses dérèglements. Un paquet de viande et d’os autour d’un nombril, avec tous les membres à la bonne place. J’ai des diplômes dont vous vous foutez. Un boulot qui me permet de vendre mon temps. Une blonde qui a des rages de sucre et des sautes d’humeur. Je caresse deux ou trois illusions. Et je n’ai pas encore renoncé à la poursuite du bonheur, cette grande Idée qui – curieux paradoxe – rend tant de gens malheureux.
Neuf mois plus tard, expulsé tel un boulet rouge au milieu de la nuit, j’ai ri, devinant que ce monde ne me réservait rien de bon. J’ai ri, mais d’un rire noir, comme un disjoncté, à m’en crever la rate. Réflexe de survie et mécanisme de défense. Rire, même lorsqu’il n’y a rien de drôle. Peut-être même surtout lorsqu’il n’y a rien de drôle. Attitude que j’ai conservée et qui m’a valu des déclarations d’amour et des menaces de mort.
Très tôt j'ai surpris le réel en flagrant délit d’insignifiance. De ce constat, on ne se remet pas du jour au lendemain. Dans l’espoir de cesser enfin de me poser des questions inutiles à l’homo sapiens moyen, j’ai décidé de me bousiller les structures mentales. Enfermé dans ma chambre, j’ai respiré pendant des journées entières les vapeurs de colle à modèles réduits. Mes roulades dans les escaliers et mes courses dans les murs ne m’ont pas transformé en débile profond. La télévision non plus. À l’adolescence, afin de réduire en compote ma matière grise, j’ai essayé les drogues, douces, puis dures, et ensuite, le travail et les femmes. Admirez l’ampleur des dégâts.
Pour ne plus éprouver l’oppressante impression de ne rien foutre de mon existence (personne n’aime s’avouer vaincu devant le néant), j’ai lu. Beaucoup. Le meilleur et le pire. De la philosophie, des revues de cul, Le Coran pour les nuls, de la Grande Littérature, des haïkus sataniques, le mode d’emploi de mon malaxeur… Bref, n’importe quoi. Toutes ces lectures m’ont donné un vernis de culture, des connaissances vagues et bien peu de certitudes. Comme les singes qui singent ce qu’ils voient, j’ai tenté d’écrire à mon tour. Je n’ai, hélas, aucun message à transmettre à l’humanité. J’aime beaucoup parler de moi et m’écouter parler : le moins perspicace d’entre vous l’aura constaté. Tout au plus puis-je prétendre être représentatif de l’individualisme universel, qui n’est plus à prouver : c’est déjà quelque chose! J’écris surtout parce que ça coûte moins cher qu’un psy. Résultat : je ponds des récits où il ne se passe rien, qui se terminent mal et que je déconseillerais aux suicidaires. Je gratte mes cicatrices, frotte les croûtes, ça pince et ça tire, la douleur m’inspire : j’excelle dans l’autofriction. Il m'arrive de me sentir génial, l’instant d’un moment. Mais en général, je me sens comme une plante verte noyée dans le café.
Outre ces menues particularités, je me considère, somme toute, un homme relativement normal, équilibré dans ses dérèglements. Un paquet de viande et d’os autour d’un nombril, avec tous les membres à la bonne place. J’ai des diplômes dont vous vous foutez. Un boulot qui me permet de vendre mon temps. Une blonde qui a des rages de sucre et des sautes d’humeur. Je caresse deux ou trois illusions. Et je n’ai pas encore renoncé à la poursuite du bonheur, cette grande Idée qui – curieux paradoxe – rend tant de gens malheureux.
vendredi 6 avril 2012
Pourquoi demain
Parfois je me demande : pourquoi demain? La chute de notre civilisation sera l'événement majeur de ce siècle; je prévois des guerres, un effondrement de l'économie, encore plus de catastrophes naturelles. Si on considère l'humanité dans sa globalité et son devenir, fuck, on n'a aucune raison d'être optimistes ou fiers, on a tellement craché en l'air... un moment donné tout va péter.
jeudi 5 avril 2012
Année sabbatique
Visiblement, ça n'allait pas du tout. J'avais pris une "année sabbatique" pour me réorienter. Résultat : je ne foutais rien à part me masturber compulsivement et fumer joint sur joint. La solitude me pesait autant que la fréquentation de mes semblables. Je n'écrivais plus, ne lisais plus. Aucun emploi en vue, pas d'ambition. Un gros légume, oui. Qui avait renoncé à lutter. Je m'endormais devant la télé, à quatre ou cinq heures du matin, me réveillais quelques heures plus tard, allais m'écraser sur mon lit et me levais le plus tard possible, avec l'impression qu'on m'avait coulé du béton dans le crâne. Devant moi une autre journée à perdre, une de plus où je me sentirais inutile.
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